La troisième édition du Mondial du tatouage, organisé par le grand gourou Tin-tin, réunissait cette année quelques 340 artistes venus de plus de 30 pays. Ambitieux, ils ont investit la totalité de la grande Halle de La Villette, soit plus de 20 000 m², c’est le double de l’an passé. Devant tant d’enthousiasme et de qualité artistique, nous y avons passé le week-end à la rencontre des plus fines aiguilles de la planète, pour prendre la température d’une discipline qui n’a de cesse de s’enrichir.

Le samedi, nous commençons par les expos. Mickael de Poissy présente des aquarelles où se mêlent les icônes catholiques et japonais, quand le croisé rencontre le samouraï ou quand les vitraux explosent sur une estampe. De superbes illustrations pleine de détails, kakemonos à l’intensité contemplative affinées de feuilles d’or. Plus loin, on découvre les tirages de Thomas Krauss. De profonds clichés noir et blanc, en portraits ou centrés sur les tatouages, témoignent avec humilité et sincérité du lifestyle des peaux encrées. Ensuite, Fender expose des guitares customisées par des artistes tatoueurs, la peinture habille somptueusement les Strato et Telecaster pour leur donner une personnalité et les rendre unique. C’est aussi ce que c’est improvisé Bavaria, venu présenter ses design collector spécial tattoo, la fameuse marque de bière forte a également proposé à des tatoueurs présents sur le salon de custom des canettes dénudées pour l’occasion (voir notre article). La nuit est encore jeune, nous profitons du live et la battle de deejays qui clôturent la journée.

Après avoir honoré les invitations, nous consacrons le dimanche au doux ronronnement des dermographes et parcourons les allées du salon. La grande majorité des exposants est en plein exercice de ses fonctions, c’est l’occasion pour tous les amateurs locaux de profiter des talents étrangers. Beaucoup d’américains d’ailleurs, Big Sleeps spécialiste du lettering californien, Zach Nelligan résolument traditionnel, comme Dan Gilsdorf également pointu dans le style japonais. Aaron Bell est lui aussi influencé par l’iconographie asiatique, très coloré il y amène un réalisme fascinant, point de vue réalisme on peut souligner Carlos Torres ou Fonzy qui excellent en noir et gris. Tellement de talents au mètre carré, Bill Funk, Jamie Schene, Jim Sylvia, Matt Driscoll, Mo Malone et Chris Lowe avec qui on a passé de bons moments, impossible de tous les citer tellement ils sont nombreux.

Appuyés par les canadiens et leur variété de styles, couleurs éclatantes chez Jay Marceau, James Tex et India Amara. Le néo-traditionnel et le japonais s’amarrent avec mélancolie chez Eilo ou Daxon Brunet, le newschool d’Olivier Julliand donne un air de sérieux à la fantaisie, tous sont de superbes illustrateurs. Ils excellent également dans le réalisme, je pense à Seughyun Jo, Paul Tougas, Charles Saucier, Luka Lajoie et aux portraits de Véro. Une spéciale pour Safwan et Greg Laraigné du studio Imago à Montreal.

Le sud du contient est représenté par le mexicain Indio Reyes qui rend hommage à toute la culture latine, des aztèques à la rue pour les sages ou les chicanos, et par les brésiliens : Rodrigo Moraes, Ganso Galvao et Diogo Quadro qui traversent tous les styles avec brio, hyperréalisme et tout-terrain en tons de gris ou en couleurs, ça force le respect.

De l’autre coté du globe, l’Asie n’est pas en reste et une trentaine de représentants a fait le déplacement. Forcément, beaucoup de japonais venus exposer leur jargon traditionnel, autant avec les méthodes classiques à la baguette, comme chez Horimasa, qu’agrémenté de graphismes plus contemporain. Ainsi les dragons côtoient les crânes chez Horiei, Ichibay y ajoute des motifs géométriques, Yugo ou Nobu Isobe le mixent avec du réaliste et Horitamotsu n’ajoute qu’une dominante à de superbes noirs et gris. Mais les plus impressionnants restent le dos complet ou l’intégral, on a pu voir Horishin à l’œuvre et Shige recevoir le premier prix du “meilleur dos ou intégral” pour une masterpiece réalisée sur trois jours en 28 heures.

Hori Hui, de Taïwan, s’est également distingué en se plaçant sur le podium de trois des huit contests, grande maitrise du réalisme et de couleur, comme ses compatriotes Yang, Ching, Hua et le fascinant Yung.

Beaucoup sont également peintres, on le sent dans les réalisations des Thaïlandais Ball ou Aod où le flou et le nette offrent une profondeur saisissante, particulièrement chez Kobb qui excelle en noir et gris. Ils cultivent eux aussi les pièces intégral ou très grand format.

Tout comme le chinois Wenlong Liu qui sublime le traditionnel, à l’instar de Li Yang, beaucoup plus moderne, très graphique, plus proche de l’illustration sur des formats, disons, raisonnables. Un grand écart représentatif des influences culturelles en République Populaire. Ael Lim, de Singapour, commence à nous éloigner du traditionnel pour mettre des claques de réalisme. Et ça continue avec les Coréens Cheongho et Q ou l’australien Khan, seules les influences d’Owen Williams garde des traces du tradi japonais. Puis le malaisien Ernesto Kalum ponctue en nous rappelant que cet art ancestral est un rituel identitaire qui remonte aux origines. Le “bejalai”, tel qu’il est nommé, était assimilé à un voyage, une expérience initiatique.

En revenant vers les Européens nous passons par la Russie, chez Serguey Murdoc, grand maitre de la calligraphie, son style résolument moderne s’inspire des cultures urbaines tout comme Dmitriy Troshin carrément “west coast”, tandis que chez Ivan Hack on reste en noir et gris, le graphisme est abstrait et les motifs géométriques. George Bardadim y ajoute de la couleur et s’ouvre à tous les styles.

Les Italiens sont venus en nombre et imposent leur éclectisme, beaucoup de traditionnels japonais chez Roman Todorov, Mauro Tampieri, Simone Mutti, Fabio Gaguilo et Christian Sacrumcor, pas mal de portraits et de réalisme chez Roberto Lauro, Michel Agostini, Antonio Proietti ou en noir et gris chez Noa Yanni et l’impressionnant Gabriel Pais. Toujours en noir et gris, Antonio Macko prend son influence à Los Angeles alors que Sabrina de Fazio et Andrea Lanzi ouvrent la brèche du new school acidulé. Au Royaume-uni, on redevient sérieux, certes on retrouve du réalisme chez Kamil Mocet ou Phatt German, du traditionnel japonnais chez Stewart Robson, Nikole Lowe, Claudia de Sabe ou Alex Reinke, mais surtout cette rareté de précision qu’est le dotwork, sortes de gravure pointilliste ici maitrisée par Delphine Noiztoy, Maxime ou Jondix. Le belge Dan Di Mattia s’intéresse également à cette discipline, ils sont forts en noir et gris, on en profite pour passer voir les copains Arjunah et Mister P. Nottons le style graphique très personnel de Lea Nahon, dont les illustrations sketchées se prêtent idéalement à l’exercice du tatouage. En Hongrie, Lehel impose également son style entre crayonné impulsif et explosion de peinture, là où d’autres donnent dans le réalisme, comme Szabolcs Oravecz ou le bulffant Csaba Müllner ou la grosse influence numérique de Matyas Halasz. Du coté de l’Allemagne, on remarque aussi la précision du réalisme des pièces de Julian Siebert; Randy Engelhard, mais surtout les “touche-à-tout” Volko & Simone. En Espagne, Will Wonka sort du lot avec un style graphique personnel, scketchy, très léger, qui contraste avec les thématiques hardcore de Don Fat et Pablo Garcia, le réalisme de Laura Juan et le westcoast de Lucho Morante. En Grèce, le photo-réalisme prédomine, les couleurs de Betty, la lumière d’Alex Gotza, les contrastes de Thomas Gramm, l’excellence de Sake ou Dr Pepper. Mais j’en place une spéciale pour Kostas Tzikalagias, l’un des plus talentueux rencontré ce jour, il dynamise le traditionnel japonais et impose le respect dans tous les styles, retenez son nom et visitez la Grèce. Je manque de temps, d’espace et de mots pour vous présenter les représentants de l’Ecosse, l’Irlande, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Suisse, la Croatie, la Pologne, Malte, la Suède et le Danemark.

Enfin, ceux qui jouaient à domicile, nos frenchies représentaient un bon tiers des artistes et l’intégralité des styles présents. À commencer par le noir et gris, la discipline reine ici placée sur un piédestal avec des figures comme Maud Dardeau, El Patman, Dodie, Cokney, Thomas Boulard, Willem ou Sadhu le Serbe et l’intensité de ses noirs, Theodor Milev sublime les portraits, Eskimo s’ouvre à la calligraphie, mais l’influence de Los Angeles se distingue chez Remi, Ripley et la divine Laura Satana. Pour rester classique, le traditionnel old school est dépoussiéré les aiguilles de Dago, Steve NG, Cyr, Raphaël Tiraf, Greg Briko ou Miss Atomik. Pour remonter aux origines, les représentants du tatau (terme tahitien) importent le style polynésien, on a vu Chime, Vatea, Po’oino Yrondi, Julien Te Mana et Thierry Manao pour qui l’encre est la partie émergée d’un style de vie. Le traditionnel japonais est une discipline très exigeante, certains l’expriment avec respect, comme Guicho, Ber, Alix Ge ou Stoo, d’autres l’enrichissent comme Keuns, Lionel Biz ou Steph D qui le traite façon new school, sinon Henrik se le réapproprie et joue sur la lumière, comme une peinture. Les autres orfèvres sont les hyper-réalistes, on sort de l’illustration corporelle, tout est misé sur le sujet, portrait ou objet, on a envie de le toucher, le relief et la lumière ont pour but de bluffer l’œil au point qu’on oublie quelle partie du corps on est en train de regarder. Pour ça, on a pu se faire impressionner par Franck du Havre, Julien Thibers, Klaim, Fabricio Mello, Laura Amar, Fabien Belveze, manu Badet et Mike Gantelme. Ce dernier est venu avec Leeroy Inkredible et là on entre dans une autre catégorie, celle des “multi-styles”, les polyvalent, ceux que tu devrais aller voir quand tu sais pas ce que tu veux ou que tu as des gouts de chiottes. Grand respect à Joce, Dino Vallely, Lio, Joey el Rotringo, Mamat ou encore Diego Moraes en noir et gris, Yannick Term, Mathias Bugo et Neusky à cheval entre les styles old school, gris, japonais et même cartoon. Un bon dans le contemporain qui nous amène aux plus récents cartoon et news school chez David Monster, Noka, fred Laverne, Seb Ult ou le terrible Dimitri HK. Derrière eux, on arrive aux styles graphiques, presque numériques de Seb Inkme, Olivier Poinsignon, Mope, Jubssss ou encore Dusty qui envoie un effet aquarelle de superbes teintes vives sous de grosses outlines. On sent que tous sont aussi plasticiens, ils travaillent également sur d’autres supports, on devine les peintres ou illustrateurs au travers des œuvres de Judy Mancinelli, Alan Puech, Noka, la douceur de Karl Marc ou la légèreté des peintures d’Angélique Granweiller, sans outline. Et on aime ceux qui prennent la peau comme une toile, qui font danser l’encre comme si elle avait été balayée d’un coup de pinceau, ainsi on retrouve la maitrise du mouvement chez le précurseur Belly Button, suivit de près par Niko Inko ou encore Miki Bold, mais tout autant efficace dans les noir et gris de Thomas l’Amiral. Concluons la visite par l’inclassable Mikaël de Poissy et ses superbes vitraux blasphématoires, mais rassurez-vous, il défonce aussi en old school ou en gris.

La démocratisation du tatouage aura ouvert les styles au delà des frontières et du temps, ce salon fut culturellement passionnant, probablement le plus riche de la planète en quantité et en qualité artistique. Merci à Tin-tin, Sandra et toute l’équipe du mondial pour l’invitation, merci à tous ces artistes d’y impliquer leurs vies.

Stay in the inked mood !!

Plus d’infos sur les artistes présents au Mondial du tatouage

Crédit photo : ugo Cab / InTheMood

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